Discours tenu au monument de l'amiral de Grasse par l'amiral de La Motte

gourlez stanislasMonsieur le Président de la société des Cincinnati,
Monsieur le maire,
Mesdames et Messieurs,
Alors que nous commémorons les 300 ans de la naissance de l’amiral de Grasse et les 240 ans (en fait 241) de la bataille de La Chesapeake, le risque est de penser qu’il s’agit d’histoire ancienne, de beaux faits d’armes courageux, sans lien avec ce que nous vivons et ce à quoi nous sommes confrontés aujourd’hui. Or pour les armées, et en particulier la marine, il y a une relation évidente entre le passé, le présent et le futur, et ce fil directeur c’est la réflexion stratégique, avec ses principes, ses permanences, ses défis. Je vais donc, en quelques mots, rappeler en quoi l’action de l’amiral de Grasse à la Chesapeake inspire la marine d’aujourd’hui. C’est assez simple en fait, car il a affronté les quatre défis que notre flotte a devant elle : la tyrannie des distances, la tyrannie des moyens, le choix du levier stratégique et l’acceptation du risque.

La tyrannie des distances tout d’abord. Face aux menaces, avérées ou potentielles, auxquelles fait face notre pays, une grille de lecture facile, simpliste même, est celle de la distance, avec l’évidente tentation de laisser ce qui est loin à ceux qui en ont les moyens. Or à l’époque de l’amiral de Grasse, les Antilles et la côte américaine sont bien ce très-lointain. Il faut 4 à 6 semaines pour y aller, autant donc pour communiquer, en courant évidemment le risque de ne pas arriver à terme et de ne pas communiquer du tout. C’est loin, c’est l’incertitude, c’est même l’inconnu. Cette tyrannie des distances est en outre amplifiée par l’absence de soutien dans les Antilles françaises, alors que les Britanniques et les Espagnols en disposent.

La tentation pourrait donc être de chercher la bataille au plus près, devant Brest, ou aux Cardinaux, bref près de nos ports et de nos centres de décisions. Mais en 1781, pour gagner contre l’Anglais de l’autre côté de la Manche, il faut le vaincre de l’autre côté de l’Atlantique, dans une guerre mondiale. C’est en Amérique que se passe, c’est là que se gagnera ou se perdra la guerre, c’est donc là qu’il faut aller. La géographie compte, la distance pèse, mais l’intérêt stratégique prime tout, ce qu’a compris Louis XVI et ce qu’a su exécuter l’amiral de Grasse. Ayons la même intelligence stratégique et le même courage.

Second défi, la tyrannie des moyens. Quand il affronte les amiraux Hoodet Graves, il serait mensonger de dire que de Grasse est en infériorité en termes de navires, puisqu’il a 24 navires de ligne et 4 frégates, contre 19 navires de ligne et 7 frégates pour les anglais. En revanche, étant en plein opération de débarquement, de Grasse n’a pas ses équipages au complet, puisqu’il lui manque plus de 1000 marins. Le déficit de marins atteint 20 à 30% sur certains vaisseaux. Mais l’amiral français définit clairement sa priorité dans les ordres qu’il donne : combattre. Pour cela, les marins sont affectés en priorité dans les batteries, avec les soldats de l’armée de terre encore présents à bord. De Grassere tourne la situation à son avantage alors que tous les ingrédients sont réunis pour une défaite. Il y a deux sortes de chefs : ceux qui disent, « je combattrai quand je serai au complet», et ceux qui disent : « je combattrai dès que je le pourrai». De Grasse engage le combat et gagne. Là encore, conservons à l’esprit cette mentalité et cet esprit de décision.

Troisième défi, le concept de levier stratégique. La mer est grande, les bateaux sont petits, tout effort a ses limites et on ne peut pas prétendre faire face à chaque instant à tous les risques et menaces. Pour être efficace, il faut choisir le bon endroit, le bon moment, le bon ennemi. L’action de l’amiral De Grasse dans la baie de la Chesapeake illustre cette notion. Il utilise ses moyens avec une grande intelligence, les concentrant par surprise en un point inattendu du théâtre d’opérations. Il est aussi maître du temps, puisqu’en attaquant en septembre, il sait que la saison cyclonique qui approche interdira aux Anglais de tenter quoi que ce soit dans les Caraïbes pour rétablir la situation.

En étant victorieux au plan tactique, de Grasse permet la transformation stratégique avec Yorktown, qui conduit au résultat politique de l’indépendance américaine. Un levier stratégique, c’est quand la petite pièce tactique que vous glissez dans la grosse machine à sous de la guerre vous fait gagner le jackpot litique, à condition bien sûr que ce ne soit pas par chance, mais par intelligence que vous mettez cette pièce.

Enfin, quatrième défi enfin, l’acceptation du risque. Dans le cas de la Chesapeake, la prise de risque est à quatre niveaux : politique, stratégique, tactique et financier. Au niveau politique tout d’abord, car il accepte la bataille alors que l’on est dans l’un de ces cas où tout repose sur un seul homme et un seul moment. L’étude de la bataille du Jutland du 31 mai 1916 nous rappelle ce que pèse une telle responsabilité, Churchill disant de Jellicoe qu’il était le seul à pouvoir faire perdre la guerre aux alliés en une seule journée. Au niveau stratégique, qui voit l’amiral De Grasse prendre le risque de déplacer l’ensemble de ses moyens en Amérique du Nord, sans rien laisser derrière lui aux Antilles. Au plan tactique, avec sa capacité à innover et à surprendre l’ennemi, qui repose sur une prise de risque mesurée. Ainsi lorsqu’il envoie ses chaloupes déposer des milliers de soldats sur la James River, celles-ci parcourent 35 nautiques, et de nuit. C’est du jamais vu dans les opérations d’Ancien Régime. Au plan financier enfin, et au risque de vous étonner, c’est ce qui me fait admirer le plus de Grasse. Quand il emprunte 500.000 piastres sous sa signature à des banquiers espagnols, il montre une capacité à prendre des risques budgétaires qui a, bonne ou mauvaise chose, totalement disparu. J’ai été responsable de programmation de la marine, j’ai géré les 3 milliards d’€ de son fonctionnement annuel, et jamais je n’aurais emprunté 50 € sous ma signature.

Voilà, de façon très résumée, les raisons pour lesquelles de Grasse, Chesapeake, Yorktown sont des hommes et des faits qui nous inspirent encore, et qui ont conduit la marine française à faire de la commémoration de la bataille de La Chesapeake, un temps de réflexion, de motivation et d’union pour tous les marins. Rappelons-nous des mots d’Ella Maillart dans son livre « La voie cruelle» : « A la guerre, il y a trois conditions pour gagner : vouloir vaincre, avoir honte de la défaite, savoir obéir aux chefs».